2010 10 27 : Le premier ballon

   


La forme est défoncée. La peau à la fois lisse et fanée est marquée de rides ou varices desséchées et d'entailles. Est-ce que le chmilblick est un fossile ? Presque, Simone. C'est un Wallaby de chez Adidas. Reste à savoir l'année. Les pointes ressemblent à deux truffes de chien ayant trop reniflé la terre (surtout les ronces et clôture du champ mitoyen). C'est donc la première génération de ce ballon, sortie avant 1990. La seconde avait un tracé noir transversal. Allez, disons 1988 (ou 1987). L'année exacte me fuit mais pas le jour. Sûrement un 15 septembre, et non un 31 comme certains le croient.


Pour être franc c'est mon second ou troisième ballon. A l'époque, 11 ans, toutes mes dents, et bientôt la ferraille dessus, il m'en fallait un. La sous-préfecture, à 15 km, avait le seul magasin de sport du coin. Une de ces échoppes familiales, de quelques mètres carrés, où étaient présentés et empilés tous les articles du moment. Du survêt au maillot de bain, des crampons aux raquettes... et forcément des ballons, de foot, de rugby... et de basket, car les filles de la sous-préf, à l'époque, c'était quelque chose de fort en basket.


En poussin ... Pardon, il faut réactualiser. En moins de 11, on jouait avec un ballon adapté à nos menottes. Le revêtement plastique était jonché de picots pour favoriser la prise, un peu comme les Gilbert d'aujourd'hui. Beige clair à pointes noires, ces ballons étaient les petits frères du Wallaby. Compte-tenu du prix, 60 frs pour les premiers et 500 frs pour le second, ma mère a choisi le petit ballon.


De retour à la maison, dans la salle à manger, mon frère, de 9 ans mon ainé, demi-de-mêlée-4ème troisième-ligne, tient le machin dans la moitié de sa main. Mézigue devait déjà se réjouir à l'idée de faire quatre passes, mais la vindicte tombe, sobre, plombante : « C'est de la merde, ça ! (A ma mère) Il faut que tu lui prennes un Wallaby ». Maman et moi savons le prix... Elle le “comprend”, comme d'habitude devrais-je écrire. P., un ballon à 500 balles !


De retour au magasin quelques heures ou jours après, nous prenons aussi la graisse pour l'entretien. Rappelez-vous. C'était chouette de tenir ces ballons neufs à la fin août ! Le cuir épousait bien la main, la graisse, ce baume protecteur, brunissait la balle. Ajoutez le beau temps, la joie de la reprise... de belles sensations en somme, malheureusement éphémères. Le ballon s'usait plus rapidement que de nos jours. Puis vite venaient l'automne et l'hiver, la peau oblongue buvait l'eau et la boue se collait dessus. Si bien que le poids pouvait doubler.


Mais tout cela ne concernait que peu mon Wallaby. L'hiver au jardin n'était pas rude. Une, deux trois séances par semaine, entre 10 et 45 minutes. Mon frère m'avait appris les passes et les lancers en touche (“ndlr” : à 12 ans, j'avais un super lancé : vissé, limpide, désormais perdu après une blessure non guérie, entrainant un léger faux mouvement d'épaule). Je m'entrainais à passer et tapais dans la balle, rare moineau à sortir la patte pour la saison. Mon frère était difficile à appâter. Je le revois : absorbé par la télé, les pieds croisés sur le banc, il épousait à l'équerre le canapé, ou était parfois accoudé sur le côté en posant la joue sur la main. Dans ces moments-là, s'il se sortait, c'était pour envoyer le ballon loin, me détourner et retourner en position... Mais je venais derechef à la charge.





Le jardin, c'était un grand parc avec que de l'herbe et une clôture flanquée d'une haie à la limite du champ de mon oncle. Ma performance était d'envoyer le ballon dans le champ. Tout cela se passait devant la fenêtre de la cuisine. Les soirs d'été ou le samedi en rentrant de l'école, ma mère assistait, aux premières loges, à nos passes et coups de pied. Parfois, pour ne pas dire souvent, sa voix montait en même temps que les pétales de ses rosiers, somme toute assez fragiles mais aux épines diablement vengeresses. Avec en plus celles des ronces du champ, les chocs sur le mur crépité et les piques de la clôture, le ballon est devenu une face à balafres.


Dernier détail, vous verrez que la valve est développée. C'est une reprise du cordonnier, un Merlin des temps modernes. Le ballon avait crevé par un embout de gonflage rompu dedans, il est parvenu à le réparer. 


Depuis ce temps, quelques changements. Le plastique a remplacé le cuir sur le ballon, mes parents n'ont plus le même jardin, et je suis parti. Mais à 33 ans, c'est au Parc de l'Ile Saint Germain à Issy les Moules (on a le Manhattan qu'on peut) que je vais taper et passer, après quelques footings, abdos et tractions. C'est un Tai-Chi particulier.


Ce ballon, je l'ai retrouvé début septembre dans le débarras. Ainsi que je conserve ceux signés par mes amis, celui-ci aura une place de choix, premier entre tous.


Quelques autres photos


11 commentaires:

  1. Merci Philippe. Aux amis qui passeront par là, allez faire un tour sur son site. C'est plein rempli de belles photos rugby mais pas seulement. Et sur Esprit en mêlée, Christian y appose des lettres qui vont bien

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  2. pierrot la tombalOct 27, 2010 09:05 AM

    Superbe évocation!
    Et je crois bien que je vais te piquer une ce ces belles prises pour lui accrocher quelques mots...

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  3. super j'en avais jamais vu en vrai. On m'a raconte que ça a existe dans un autre temps mais je n'y croyais pas. Mais c'est donc vrai! pfffffffffffffff

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  4. Quand j'ai vu les photos j'ai cherché la dédicace de Serge Betsen sur les ballons...

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  5. J'ai joué avec en universitaire...lourd sous la pluie et glissant.
    Mais tellement plus "vivant" que les objets en plastiques qui ont pris le pouvoir désormais.

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  6. Non. L'idée ne m'a pas traversé l'esprit, à vrai dire. D'une part, il est resté trop longtemps desséché dans cette forme. Le cuir est tout sauf mou et malléable. J'ai peur que les effets du temps ne transparaissent trop en le regonflant, que ce moins bien. Par ailleurs, il était crevé, je crois. Enfin, cette forme là, adéquate à cet état, me plait bien malgré tout.

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  7. Merci ! Lecture en apnée pour une plongée dans mon enfance au cours de laquelle je courrais comme un dératé aller récupérer ces bechigues tombées près du terrain où mon père s'entrainait. C'est le coeur empli d'une émotion particulière que je tiens à te remercier vivement pour tes photos et ton texte succulent ! Comme quoi, un bon vieux ballons vaut mieux que toutes les madeleines du monde !

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  8. Merci, c'est très sympa... collègue.
    N'hésite pas à laisser ton prénom, si tu veux.
    A + peut-être.

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  9. Pardon poulet ! J'ai pas fait attention à l'anonymat ! Signé Jérôme :)

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